21.9 C
CASABLANCA, MA.
20 juin 2026
ACTUALITÉSAFRIQUEAlgérieFlash InfosMONDEPOLITIQUESAHARA MAROCAINSOCIETE

Affaire Latifa Dib : Quand critiquer le Polisario devient une affaire d’État

Il y a des affaires judiciaires qui disent bien plus que leurs chefs d’accusation. Celle de Latifa Dib en fait partie. Officiellement, l’ancienne avocate algérienne n’a pas été condamnée pour avoir critiqué le Front Polisario.
La justice algérienne ne l’a pas formulé ainsi. Elle a été poursuivie pour des publications jugées attentatoires à « l’intérêt national » et aux « symboles de la République ». Mais politiquement, l’affaire raconte autre chose : en Algérie, mettre en cause le Polisario revient désormais à porter atteinte à l’État lui-même.
Le 15 juin 2026, le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, a condamné Latifa Dib à quatre ans de prison ferme et à une amende de 200.000 dinars algériens. Le parquet avait requis cinq ans de prison ferme et 500.000 dinars d’amende. La procédure a été expéditive : placement en détention provisoire à la prison de Koléa le 2 juin, procès le 8 juin, verdict une semaine plus tard. À première vue, le dossier pourrait sembler relever d’un scénario désormais banal dans la vie judiciaire algérienne : une publication sur les réseaux sociaux, une accusation d’atteinte à l’intérêt national, une peine lourde. Mais l’affaire Dib dépasse largement le cadre d’un simple post Facebook. Elle met au jour une confusion soigneusement entretenue entre la défense des institutions algériennes, la sacralisation du discours officiel sur le Sahara et la protection politique du Polisario.
D’ailleurs, Latifa Dib n’était pas une opposante historique au régime algérien. Elle n’était pas connue pour appartenir aux cercles dissidents du Hirak, ni pour porter un discours structuré contre le pouvoir. Son parcours médiatique l’avait plutôt installée dans le camp de ceux qui défendaient avec vigueur les institutions algériennes. Elle avait même été perçue, selon plusieurs récits médiatiques, comme l’une des voix engagées contre la marocanité du Sahara et favorables aux thèses du Polisario. C’est précisément ce retournement qui rend l’affaire explosive. Après un déplacement à Tindouf, Latifa Dib affirme avoir subi humiliations, pressions et mauvais traitements, qu’elle attribue à des responsables liés au Front Polisario. Elle a ensuite publié une vidéo évoquant ces faits, avant que la procédure judiciaire ne soit engagée contre elle. L’affaire portée devant la justice concerne, elle, une publication Facebook accompagnée notamment de photos du président Abdelmadjid Tebboune et du chef d’État-major de l’armée, Saïd Chanegriha, présentée comme une lettre ouverte contenant critiques et opinions politiques.
La nuance est capitale. Juridiquement, Latifa Dib n’a pas été condamnée explicitement pour avoir critiqué le Polisario. Les comptes rendus disponibles évoquent des poursuites pour atteinte à l’intérêt national et aux symboles de la République. Mais politiquement, la chronologie interroge : une personnalité longtemps alignée sur le récit officiel se rend à Tindouf, revient en accusant des acteurs du Polisario, puis se retrouve happée par une machine judiciaire qui mobilise le lexique de la sécurité nationale. C’est là que réside le cœur du sujet. Pourquoi une critique visant des responsables du Polisario, mouvement qui n’est pas formellement une institution algérienne, se trouve-t-elle absorbée dans une affaire d’atteinte à l’intérêt national algérien ? Que révèle cette porosité entre une organisation présentée par Alger comme autonome et un appareil d’État qui semble considérer toute mise en cause de Tindouf comme une menace intérieure ?
L’affaire Latifa Dib expose une contradiction ancienne. D’un côté, Alger soutient que le Polisario agit comme représentant autonome des Sahraouis. De l’autre, le coût judiciaire d’une parole critique sur les camps de Tindouf laisse penser que ce dossier relève des zones les plus sensibles de la raison d’État algérienne. Le Polisario est présenté comme extérieur lorsqu’il faut défendre son autonomie, mais devient intérieur lorsqu’il faut protéger son image. La sévérité de la peine renforce cette lecture. Quatre ans de prison ferme pour des publications numériques, même jugées offensantes par les autorités, disent quelque chose de l’état de la liberté d’expression en Algérie. L’affaire s’inscrit ainsi dans un climat plus vaste de rétrécissement de l’espace civique. Journalistes, militants, avocats, citoyens ordinaires et utilisateurs des réseaux sociaux se retrouvent régulièrement poursuivis pour des expressions jugées critiques. Mais la singularité de Latifa Dib tient à son profil. Elle n’est pas seulement une voix sanctionnée pour opinion. Elle est une ancienne alliée discursive devenue embarrassante.
Tant qu’elle dénonçait le Maroc, son zèle semblait toléré, peut-être même utile. Dès lors qu’elle a déplacé la critique vers Tindouf, elle a franchi une frontière invisible. Non pas une frontière géographique, mais une frontière politique ; celle qui sépare la parole autorisée de la parole dangereuse. Dans cette affaire, Tindouf apparaît moins comme un lieu que comme un tabou. Un espace sur lequel l’État algérien accepte difficilement la contradiction, même lorsqu’elle vient de ses propres soutiens. Le paradoxe est saisissant : Latifa Dib ne semble pas avoir appelé à un soulèvement, ni à une mobilisation contre l’État. Elle affirme avoir demandé protection. Mais dans les systèmes où la loyauté devient une obligation permanente, demander protection peut être perçu comme une accusation implicite contre ceux qui prétendent protéger.
La question de fond est donc simple : qu’a-t-on voulu punir exactement ? Une publication ? Un ton ? Une atteinte aux symboles ? Ou bien une dissonance devenue insupportable parce qu’elle fissurait le récit officiel sur Tindouf ? L’affaire montre que le Polisario n’est pas seulement, pour Alger, un allié diplomatique. Il semble être devenu l’un des prolongements symboliques de sa sécurité intérieure. Ce glissement est lourd de sens. Il signifie que le débat sur le Sahara, en Algérie, n’est pas traité comme un dossier diplomatique ordinaire, mais comme une ligne rouge politique où certaines paroles peuvent être immédiatement suspectées de trahison, de manipulation ou d’atteinte à l’intérêt national. Or, devant la communauté internationale, l’Algérie s’est toujours montrée partie non concernée par la question du Sahara.
Latifa Dib ne devient pas, par cette condamnation, une héroïne politique. Son parcours, ses prises de position passées et ses outrances médiatiques appartiennent à son histoire. Mais c’est justement cette complexité qui rend son cas révélateur. Elle n’est pas une opposante idéale, ni une dissidente romantique. Elle est le produit d’un système discursif qui l’a portée tant qu’elle servait ses lignes rouges, puis l’a brisée lorsqu’elle en a approché le cœur.
En définitive, l’affaire pose une question presque brutale : si le Polisario est indépendant de l’Algérie, pourquoi sa critique semble-t-elle relever de l’intérêt national algérien ? Et si Tindouf ne cache rien, pourquoi la parole de ceux qui en reviennent est-elle si dangereuse ? C’est peut-être là que se trouve la véritable condamnation. Pas seulement celle de Latifa Dib, mais celle d’un débat devenu impossible.

Meryem Idrissi

Maroc diplomatique

Articles Connexes

Ce site utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que cela vous convient, mais vous pouvez vous désabonner si vous le souhaitez. Accepter Lire Plus