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3 octobre 2022
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Laurent Gayard: «Ne sacrifions pas Rabat pour Alger»

FIGAROVOX/TRIBUNE - En août dernier, Emmanuel Macron s'est rendu en Algérie afin de      rencontrer son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune. Pour Laurent Gayard, la relance  du dialogue franco-algérien ne doit pas se faire au détriment des pays voisins, le Maroc en tête.
Laurent Gayard est enseignant et chroniqueur à la Revue des Deux Mondes, à la Revue      Phébé, au Magazine Causeur et à la Revue Conflits. Il a publié Géopolitique du Darknet.  Nouvelles frontières et nouveaux usages du numérique (éd. ISTE, 2018).

Le voyage d’Emmanuel Macron en Algérie du 25 au 27 août dernier a été investi – voire surinvesti – d’une importance particulière par l’Élysée et une partie des médias français. Depuis le début de son premier mandat, Emmanuel Macron a fait de la réconciliation franco-algérienne une affaire personnelle. Mais ce faisant et pour beaucoup d’observateurs, le président français s’est laissé enfermer dans le piège mémoriel et dans la rhétorique du ressentiment, devenu l’axe essentiel de la politique étrangère algérienne quand elle touche à la France. Au point de dangereusement négliger d’autres possibles, et plus fructueuses, alliances dans la région.
Le processus de réconciliation mémorielle a peu de chances d’aboutir tant que les militaires conserveront une telle influence politique en Algérie et il n’est aucunement dans l’intérêt de l’armée ou du gouvernement algérien de faire aboutir ce processus. Dans un contexte de crise énergétique, causé par les déficiences du parc nucléaire français et par la guerre en Ukraine, l’exécutif français s’imagine, avec beaucoup de naïveté, pouvoir entrer à nouveau dans le jeu du chantage mémoriel, dans l’espoir que le gaz naturel en provenance d’Alger puisse en partie remplacer celui de Moscou. Et avec plus de naïveté encore, la France s’évertue à promouvoir un très illusoire partenariat stratégique et sécuritaire avec l’Algérie, qui partage respectivement 1329 et 951 kilomètres de frontières avec le Mali et le Niger, où la France possède des intérêts vitaux dans le domaine de l’extraction de l’uranium et où Paris entend aussi continuer à lutter contre la propagation du djihadisme, en dépit de la brouille récente avec le Mali. Ce calcul est compréhensible mais il démontre aussi la persistance d’une réflexion stratégique encore prisonnière de schémas postcoloniaux obsolètes, ceux-là même qu’Alger persiste à exploiter pour profiter au mieux de la double rente énergétique et mémorielle. Si les nécessités énergétiques et sécuritaires condamnent la France à ne pas négliger Alger, rien ne la force pour autant à dédaigner, au nom de sa politique algérienne, les autres alliances possibles dans la région, et en particulier celle avec le Maroc.
La relance du dialogue franco-algérien peut répondre à une urgence, celle du gaz, mais il n’est pas sûr qu’elle puisse s’inscrire dans une problématique sécuritaire et stratégique de long terme. La république algérienne n’a cessé, en effet, de renforcer les liens déjà anciens entretenus avec Moscou, et la visite du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 10 mai dernier, a précédé celle d’Emmanuel Macron en août. Le partenariat stratégique avec la Russie, qui reste le premier fournisseur d’armes d’Alger, a été amplement renouvelé, avec, notamment, l’organisation d’exercices militaires conjoints dans le Sahara en novembre dans le cadre… de la lutte antiterroriste. Avec l’arrivée des mercenaires de l’agence Wagner au Mali voisin, que les troupes françaises ont quitté, à la demande de la nouvelle junte militaire au pouvoir, il n’est rien de dire qu’en dépit des belles promesses échangées entre Emmanuel Macron et Abdelmajid Tebboune, la position française est totalement à la merci d’un revirement algérien. Les échecs militaires en Ukraine pourraient d’ailleurs pousser la Russie à renforcer plus encore sa présence en Afrique et sa coopération avec l’Algérie, au détriment des Français.
Avec 3500 kilomètres de côtes, le Maroc est le seul pays d’Afrique à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, et la politique de Mohamed VI est résolument tournée vers la consolidation de l’influence marocaine en Afrique.
Laurent Gayard
Contrairement à l’Algérie, extrêmement ambivalente, le Maroc est un allié historique de l’Occident, et l’expression n’est pas vaine si l’on considère que le royaume chérifien, dont la création remonte à 789 ap. J.C., avec la fondation de la ville de Fès, qui devient capitale du nouveau royaume en 791, a été le premier état à reconnaître l’indépendance des États-Unis d’Amérique en 1777. La «relation spéciale» entretenue entre les États-Unis et le Maroc est, de fait, presque aussi ancienne que celle entretenue entre le Royaume-Uni lui-même et ses anciennes colonies. Ce fait historique, associé à la réalité géographique, fait à l’évidence du Maroc un pont entre l’Afrique, l’Europe et l’espace transatlantique. Avec 3500 kilomètres de côtes, le Maroc est le seul pays d’Afrique à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, et la politique de Mohamed VI, roi du Maroc, monté sur le trône en 1999, est résolument tournée vers la consolidation de l’influence marocaine en Afrique, mais aussi des liens avec les diverses puissances européennes et américaines.
Certaines de ces puissances l’ont bien compris et en premier lieu, l’Espagne. Les deux pays entretiennent une frontière terrestre commune, grâce aux enclaves de Ceuta et Melila sur la côte marocaine, mais aussi une frontière maritime commune puisque les côtes marocaines ne sont situées qu’à quatorze kilomètres du point le plus proche sur la côte espagnole et de l’ilot du Persil. En 2002, la tentative d’annexion de l’îlot par le Maroc avait généré une crise diplomatique de grande ampleur entre les deux pays mais les choses ont bien changé depuis. Le 20 mars dernier, l’ambassadrice du Maroc en Espagne, Karima Benyaich, déclarait que son pays appréciait le soutien de l’Espagne à la proposition marocaine d’autonomie du Sahara «dans sa juste valeur», et a souligné que désormais une «nouvelle étape» s’ouvrait en ce qui concerne les relations entre les deux pays. Les relations entre les deux nations se sont en effet améliorées au point de pouvoir évoquer une véritable lune de miel diplomatique entre Madrid et Rabat.
À force de vouloir trop miser sur l’Algérie, la France court le risque de privilégier les alliances de circonstance au détriment de sa crédibilité dans la région. Il importe qu’Emmanuel Macron ne soit pas tenté de sacrifier Rabat pour Alger.
Laurent Gayard
L’Allemagne, autre puissance européenne qui entretient une relation historique avec le Maroc, semble elle aussi décidée à miser sur ce pays-pivot de 446 000 kilomètres carrés et 37 millions d’habitants. Pendant qu’Emmanuel Macron était à Alger, le Maroc recevait, au même moment, les 27 et 28 août, la ministre des Affaires Étrangères allemande à Rabat. «Il n’y a pas d’amitié permanente, ni d’hostilité permanente, seulement des intérêts permanents», soulignait, à l’occasion de la visite de la ministre Annalena Baerbock, l’éditorialiste du journal Al AkhbarRachid Niny, dans l’édition des 27 et 28 août. «Car les relations de notre pays avec les alliés traditionnels ne sont pas une tétine éternelle que l’on peut sucer indéfiniment», poursuit l’éditorialiste, dans une allusion à peine voilée à la relation d’interdépendance savamment entretenue par Alger à l’égard de Paris.
Car le Maroc a toutes les raisons de se désoler que Paris, au contraire de Madrid, Berlin, ou même Washington, tende à sérieusement négliger les relations franco-marocaines au profit de la problématique «amitié» franco-algérienne. En décembre 2021, Rabat avait ainsi protesté face à la décision française de diviser par deux le nombre de visas attribués aux ressortissants de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc, traité de la même manière que son grand voisin maghrébin. La décision de Paris était une mesure de rétorsion face aux difficultés faites pour rapatrier les ressortissants maghrébins faisant l’objet d’une procédure d’expulsion sur le sol français. Mais «le Maroc n’a jamais refusé de rapatrier des clandestins, estime Chakib Benmoussa, ambassadeur du Maroc en France, mais la police française lui envoie souvent des personnes algériennes ou tunisiennes dont il ne peut pas s’occuper.» Il faudrait donc considérer la décision récente des autorités marocaines de suspendre le laissez-passer consulaire de l’imam Hassan Iquioussen, après que le Conseil d’État a décidé de son expulsion, comme une façon de protester contre une décision prise unilatéralement, et sans consulter les autorités marocaines. De manière générale, le Maroc se sent délaissé et peu soutenu par la France, partenaire trop ambivalent, en particulier en ce qui concerne les dossiers brûlants de la gestion des flux migratoires et du Sahara, au cœur des tensions algéro-marocaines, une ambivalence française qui profite plutôt à son rival algérien et dont Rabat souhaiterait moins pâtir, en particulier dans l’optique du sommet arabe à Alger qui aura lieu les 1er et 2 novembre et auquel Mohamed VI a annoncé qu’il devrait malgré tout participer.
Les relations entre la France et le Maroc ont certes connu des hauts et des bas, et l’on se rappellera le refroidissement des relations entre les deux pays au début du mandat de François Hollande. Pour autant, Rabat a beaucoup d’atouts à faire valoir, dont d’autres puissances que la France ont plus nettement conscience: sa stabilité politique, la diversification et le dynamisme d’une économie où le secteur tertiaire joue déjà un grand rôle, ainsi que la reconnaissance diplomatique dont jouit le royaume. À force de vouloir trop miser sur l’Algérie, la France court le risque de privilégier les alliances de circonstance au détriment de sa crédibilité dans la région. Il importe donc qu’Emmanuel Macron, dans sa course à la réconciliation mémorielle et à la sécurisation énergétique, ne soit pas tenté de sacrifier Rabat pour Alger.
le Figaro Vox

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