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27 septembre 2022
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Najat Anwar, cette femme qui brise la 7chouma de la pédophilie

Najat Anwar est une femme engagée pour la défense des droits de enfants victimes de        pédophilie. Depuis de nombreuses années, cette femme a lutté contre des tabous ancrés    dans la société marocaine pour démocratiser le débat sur l’inceste et toutes sortes     d’agressions sexuelles subies par les enfants. 
Depuis près de deux décennies, Najat Anwar milite pour donner une voix aux enfants victimes de violences sexuelles dans un pays où la loi du silence motivée par la « hchouma » (la honte), l’emporte souvent sur la défense des droits des enfants, où la préservation d’une bonne image de la famille vis à vis de la société compte plus que la justice.
Vous avez commencé votre combat contre la pédophilie il y a 18 ans. C’était une décision courageuse. Si l’on devait faire un bilan sur ce parcours, qu’est-ce qui a changé au Maroc depuis?
L’organisation « Touche Pas À Mon Enfant » (TPAME) a été fondée en 2003, lorsque j’ai enfin moi même ouvert les yeux sur une société craignant la « honte », ou 7chouma comme on dit chez nous, à cause de tabous ancrés dans les mentalités, une société préférant le silence à la dénonciation du viol.
C’est ce refus de parole et cette dissimulation banalisée de crimes affreux qui m’a donné la force de créer TPAME afin de promouvoir l’émergence de voix libres appelant à la divulgation des viols et crimes sexuels sur mineurs. L’exposition et la punition des auteurs des crimes dans le but de briser ce silence qui perdurait déjà depuis bien longtemps était mon but premier.
L’un de mes objectifs les plus importants était également de rendre justice à la victime et de la soigner afin qu’elle puisse sortir du gouffre dans lequel l’auteur du crime l’a enfermée. Le suivi psychologique de la victime était selon moi indispensable.
A travers notre organisations, nous travaillons dans le but d’éradiquer la pédocriminalité et les abus sexuels de façon définitive, comme lorsque nous avions dénoncé le tourisme sexuel et avions appelé à la nécessité de nommer les choses par leur nom et d’inclure tout cela dans les textes de notre législation.
Les campagnes de sensibilisation ont payé puisque l’ignorance est un fléau menant à l’acceptation du silence. L’éducation sur la pédocriminalité que nous avons entreprit dans plusieurs villages du Maroc a aidé plusieurs communautés à ouvrir les yeux sur la situation actuelle.
Le tabou se déconstruit petit à petit et les mentalités se décoincent, TPAME a appuyé un grand nombre de cas afin la sentence soit dure et à la hauteur du crime commis et que la victime soit appuyée tout le long. Nous ne pouvons qu’espérer mieux pour demain, et nous continuerons de nous battre quoi qu’il en soit.
Vous étiez une jeune femme lorsque vous vous êtes investie dans cette cause importante mais difficile. Avec du recul, que diriez vous à la Najat que vous étiez? Dans quel état d’esprit vous étiez à l’époque?
Relativement oui, car ça fait 18 ans que je milite pour les enfants au sein d’une structure associative. C’est vrai qu’au départ j’avais beaucoup de rêves en tête, comme changer les lois, durcir les sanctions, mieux protéger nos enfants contre toute forme de pédophilie ou de maltraitance physique ou morale.
Aujourd’hui même si nous ne voyons toujours pas le bout du tunnel,  je rêve toujours d’y arriver un jour, puisque les tabous ont été levés.
Et, la justice a pris conscience de la gravité du phénomène pédophile et ses conséquences néfastes sur l’avenir de nos enfants. Mais à cause de l’application des lois qui diffère selon les cas et les localités, nous nous retrouvons des peines différentes pour des cas d’abus sexuel similaires.
Vous êtes une femme engagée contre l’un des pires crimes, dans un pays qui reste conservateur et patriarcal. Avez-vous reçu le soutien des hommes? Et est-ce leur soutien est important?
Malheureusement, notre système est trop patriarcal et assez conservateur comme vous dites. Mais quand il s’agit de nos enfants, les hommes réagissent aujourd’hui autant que les femmes pour défendre leurs petits. Notre combat est mené aussi bien par des mères que par des pères. Aujourd’hui, presque la moitié des militants de notre ONG sont des hommes.
Il est vrai que jusqu’en 2005-2006, le tabou était encore incrusté dans notre société, les pères généralement victimes de leur fausse fierté étaient trop réticents à porter plainte de peur du « qu’en dira-t-on ».
Heureusement, les choses ont changé en mieux aujourd’hui et les deux parents osent réagir pour défendre leurs petits victimes d’abus sexuels.
Pour vous, qu’est-ce qui a été le plus dur? Pouvez-vous partager avec nous un souvenir qui vous a marqué?
Tous les souvenirs des centaines d’affaires d’abus sexuels sur de petits enfants sans défenses sont des souvenirs trop durs à vivre et difficiles à oublier. Si vous me parlez d’un cas marquant par le nombre de victimes et l’atrocité du crime pédophile suivi du meurtre, je vous dirai l’affaire du serial-pédophile de Taroudant dans les années 2000 (qui avait violé 8 enfants puis les a tués, et démembrés, ndlr).
On connait tous les faits dramatiques et horribles de cette histoire, mais pas les coulisses, ce qui s’est passé après que la peine de mort soit prononcée et les projecteurs éteints. Les cadavres furent presque délaissés et oubliés dans une morgue à Casablanca pendant des années. Nous avions milité durement et pendant des mois pour récupérer les ossements de ces petits oubliés de la société et leur donner un enterrement décent, digne et dans le respect de nôtre foi musulmane. Ils le méritaient ces petits, Allah irhamhoum.
Votre combat n’est pas terminé et les cas de pédophilie continuent d’être révélés au public, notamment des cas d’inceste. Pensez-vous que le débat public contribue à libérer la parole?
Je pense que le débat public aide, dans un premier temps, à révéler ces actes dissimulés et étendre le combat contre les crimes qui ont habité notre société silencieuse. Nos ennemis sont le silence et l’impunité, voilà pourquoi notre combat est difficile.. Et comme ils sont complémentaires, le débat public joue un rôle pour briser ce silence et vaincre l’impunité.
Dans une utopie totale, j’aimerai penser que la société entière travaille afin de mettre fin à la pédocriminalité, à l’inceste, aux abus sexuels.. mais il est évident que le mot débat nous ramène vers une pluralité des opinions, sinon ce ne serait plus un débat. Il est important d’écouter ce que chaque membre de notre société veut faire parvenir et le prendre en considération.
Plus nous libérons la parole et nous laissons le public s’exprimer, plus nous arriverons à casser les tabous et le silence, et plus nous arriverons à mettre derrière les barreaux ceux qui méritent d’être incarcérés.
A terme, quels sont les objectifs que vous aimeriez atteindre à travers votre association?
Nous voulons une société bienveillante envers ses enfants afin qu’ils puissent avoir un avenir prometteur. Nous voulons que nos enfants vivent décemment, qu’une chaire représentative d’une école de familles qui rejettent le silence naisse, et ce en parallèle avec le soutien d’un média vivant et correctement dirigé.
Il est triste de vivre dignement et d’être une personne généreuse puis de mourir atrocement d’une seconde à l’autre. Nous n’acceptons pas, par exemple, l’idée qu’il y ait encore des enfants sans abri ou qu’il existe encore des mariages arrangés et forcés de mineurs. Nous recherchons constamment l’ouverture à l’idée d’une société civile et voulons activer son rôle de force de proposition. Nous espérons sans cesse que notre cas répondra aux exigences constitutionnelles. L’accord international prévaudra. Et notre espoir ultime, c’est une société dépourvue des phénomènes créés à cause des tabous et du silence qui prévalent aujourd’hui.

Hespress

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